MUSIQUE VISUELLE


"Portés par un élan spirituel visant à une sorte de retour à l’unité originelle de la création artistique, des peintres et des musiciens ont été amenés, en particulier à partir de l’époque romantique, à refuser la séparation jugée arbitraire des arts et à s’interroger sur l’analogie des sensations visuelles et sonores."

Jean-Yves Bosseur, Musique et Art plastique, interaction au XXe siècle.


Au travers des œuvres réalisées par les artistes, on peut voir, siècle après siècle, de quelle façon a pris forme ce désir de correspondances sensorielles entre la vue et l’ouïe.
En suivant le fil de l’histoire, il apparaît assez nettement que le renouvellement des formes dans les œuvres poly-sensorielles est en grande partie lié aux innovations technologiques et aux découvertes scientifiques propres aux différentes époques. Les productions les plus réussies dans ce domaine sont le fait d’artistes pleinement conscients des richesses des appareillages techniques choisis, pleinement formés et informés des potentialités comme des limites inscrites dans ces technologies. Les œuvres réalisées portent la marque de cette connaissance.

Nous nous emploierons à démontrer cette affirmation en dégageant trois étapes qui nous paraissent majeures dans l’évolution des créations de « musique visuelle » : de l’époque pré-cinématographique à l’ère numérique en passant par les réalisations cinématographiques dites abstraites.

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Goethe déjà, constatant que la lumière se décompose en un spectre de couleur, s’efforce suite à ses observations scientifiques, de mettre en évidence cette « loi suprême », cette « formule d’où sont issus le son et la couleur ». Le principe consiste à faire correspondre le spectre chromatique aux douze notes de la gamme chromatique. A quelques variantes près, on retrouvera ce principe de correspondance à l’œuvre dans quantités d’expérimentations artistiques, y compris contemporaines.

Début XIXe, la lumière électrique remplace progressivement l’éclairage à la bougie et permet la mise en œuvre et le perfectionnement des fameux « orgues chromatiques », machines imposantes, lourdes et complexes, destinées à créer de véritables symphonies visuelles qui furent elles mêmes envisagées dès le début du XVIIIe (Louis Bertrand Castel parlait en 1740 de « clavecin oculaire »).

Fin XIXe, des industriels et des scientifiques opèrent la mutation de la photographie vers la cinématographie. Des plasticiens en butte aux limites imposées par le cadre pictural, vont progressivement s’emparer de cet outil providentiel pour créer, dans les catégories du temps et de l’espace, une véritable musique de l’œil.

Le son étant par nature aérien, fluide et dynamique, la forme visuelle qui s’impose naturellement pour ces jeux de correspondance est celle de l’abstraction. Sur environ cinquante années (1920-1970), des cinéastes d’avant-garde vont dépasser l’illusion réaliste à laquelle le cinéma semblait voué, explorer les possibilités insoupçonnées de l’art du mouvement, découvrir de nouveaux gestes et de nouveaux procédés, puis présenter des films qui transformeront en profondeur le regard d’une nouvelle génération de spectateurs, de critiques et de cinéastes.

C’est ce que nous validerons par l’analyse des œuvres les plus représentatives de cette période ainsi que par l’étude des textes et des réflexions de ces cinéastes chercheurs. Nous choisirons ainsi un corpus d’une dizaine de films se distinguant fortement les uns des autres par l’utilisation de techniques particulières menant tout droit à l’abstraction. Nous pensons notamment aux films de Walter Ruttman, Oskar Fischinger, Norman MacLaren, Len Lye, John et James Whitney, Larry Cuba ou Jordan Belson.


Le faisceau du progrès technologique se déplace à nouveau. Une révolution sans précédent pour l’image comme pour le son est à l’œuvre depuis la fin des années 70. Avec le codage numérique du signal et grâce à l’évolution rapide des ordinateurs, on voit apparaître chez les musiciens d’étranges images : les « sonagrammes » par exemple, sortes de visualisations en temps réel des éléments constitutifs du son et de ses problématiques acoustiques.

Par ailleurs des artistes maîtrisant les opérations et les langages propres aux ordinateurs inventent des procédés où les images et les sons se côtoient d’une manière radicalement nouvelle. Ces artistes programmeurs mettent en œuvre un art dit algorithmique.

Jamais sans doute la technologie n’aura été sollicitée à ce point dans les productions artistiques que l’on voit fleurir ici ou là. Les journalistes (davantage que les critiques d’art) s’emparent du « phénomène », inventent des termes aux fortunes diverses pour tenter de décrire ce qu’ils perçoivent, mais éludent souvent, faute de connaissances, les problématiques esthétiques qui sont en jeu à l’arrière plan de ces œuvres.

Nous aurons à cœur de partir à la recherche, dans l’art numérique actuel, d’un ensemble d’œuvres à la pointe certes de la technologie mais davantage encore d’un certain état d’esprit de recherche sur les possibilités de rencontre entre l’image et le son. Il importe que les œuvres choisies pour l’analyse soient en premier lieu le fruit d’une réflexion par les artistes et que ceux-ci aient le désir d’en témoigner.

Cette dernière étape de notre étude sera donc autant un travail d’enquête (ces œuvres étant peu visibles, à nous d’aller vers elles) qu’une analyse des enjeux théoriques présents dans ces différentes démarches et décrits par les artistes eux-mêmes.



 
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