FRAGMENTS

FILIATION

Toute avancée en art comme en science s’inscrit dans une tradition, une culture, un courant de pensée particulier. La reconnaissance de cette filiation permet à tout chercheur d’avancer plus rapidement, de voir plus clair dans le contenu informe des quelques intuitions de départ.
Au plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours eu foi en un langage de forme et de couleurs susceptible d’éveiller en nous une foule d’émotions et de significations infiniment plus nuancées et vivantes que ce que le langage verbal arrive à faire passer par le truchement de la parole ou par la lecture de gauche à droite de signes figés sur une ligne horizontale.
Cette idée d’un langage universel de formes, de couleurs et de sonorités a effleuré nombre d’artistes, au premier rang desquels ceux qui se sont avancés dans l ‘aventure que l’on nomme aujourd’hui l’art abstrait. Cette aventure ne se limite à mon sens aucunement à un médium en particulier. Ce terme d’art abstrait évoque bien sur immédiatement le travail des peintres néanmoins la confrontation des recherches menées par les peintres avec celles menées par des artistes oeuvrant dans des domaines aussi différents que le cinéma, la sculpture ou la musique, m’a toujours paru des plus riches et des plus nécessaires.
Mon travail personnel se concrétise dans un médium qui n’appartient en réalité à aucun des domaines déjà cités. Je réalise en effet depuis quelque temps des films et des installations à l’aide d’un travail de programmation par ordinateur. Le terme d’art numérique me semble le plus approprié pour évoquer ce type de réalisations.
Au coeur d’une pratique qui m’apparaît sans limites, je souhaite définir par un ensemble de textes courts les caractéristiques les plus évidentes de la démarche que je poursuis. La motivation qui me pousse à écrire est double : en ciselant les contours de cette recherche, je me donne les moyens d’avancer vers de nouvelles réalisations avec une sensibilité qui sera davantage guidée par ces petites billes mentales. En faisant cet effort de mise en forme, je communique également ces quelques idées que j’entrevois en direction d’autres chercheurs, artistes, critiques ou théoriciens, en vue d’échanges que je souhaite les plus féconds et les plus larges possible. Ces fragments de vision sont d’abord des bouteilles à la mer.


AU COMMENCEMENT


Mon travail a débuté avec la série des Derviches, laboratoire de formes abstraites issues d’un travail de programmation et destinés à constituer le matériau de base d’une exploration d’univers générés à partir de modélisations mathématiques. Ces modèles sont conçus dans chaque oeuvre comme des unités plastiques indivisibles. Derrière chaque film ou chaque installation, c’est toujours un unique modèle qui agit. Toute ma pratique repose sur une conviction : l’idée que ces modèles ne sont pas que de simples objets mathématiques mais bel et bien des entités possédant une dynamique propre, un mode d’être singulier. L’enjeu principal de ma démarche plastique consiste à rendre possible une rencontre à la fois sensible, esthétique et subjective avec ces entités abstraites.


MORPHOGENESE


L’élaboration d’un nouveau modèle ne se fait nullement « par hasard », en manipulant des fonctions mathématiques comme on lançait un jeu de dés pour obtenir un résultat. Il existe au contraire un fil ténu dans les équations qui caractérisent chacun de ces modèles. Les plus complexes dérivent toujours de modèles précédents, sélectionnés eux-mêmes pour leurs caractéristiques plastiques, quantité d’autres ayant été écartés pour des raisons purement esthétiques et subjectives. Cet éventail de formes se développe ainsi par morphogenèse en une arborescence fournie, et une sorte de fluide à la fois esthétique et mathématique semble circuler entre toutes ses générations de modèles.


UNITE MATERIELLE


Lorsque le programme s'exécute, une image complexe se matérialise quasi instantanément sur l’écran. En ralentissant les opérations de calcul nous voyons une image apparaître point après point. Chaque point se définit lui-même par une couleur et par une position sur l’écran. Grâce aux techniques de restitution du relief, le point sur l’écran se transforme au final en un point de couleur dans l’espace. Pour réaliser chaque image, le programme matérialise ainsi en une fraction de seconde un nombre considérable de points de couleur dans l’espace. Chacun de ces points constitue l’unité matérielle absolue dans la définition d’une image.


UNITE SPIRITUELLE


La constellation de points éparpillés dans l’espace abstrait de la projection nous donne à voir une image tridimensionnelle. Chaque image n’est elle-même toujours qu’un aspect, un fragment infime du modèle. Le modèle quant à lui reste toujours identique à lui-même. Il représente l’Etre en opposition aux images : l’apparaître de l’Etre, les représentations infinies du modèle. L’ensemble de ces représentations ne donneront jamais qu’un simple aperçu de l’Etre. Quoi que nous puissions réaliser, la splendeur et la multiplicité des images produites ne sauraient épuiser sa richesse. La puissance générative d’un modèle est par essence même infinie. Le modèle représente l’unité spirituelle absolue dans la définition des images.


VISUALISATION


Quand je travaille sur un modèle particulier je m’efforce d’abord de m’approprier l’ensemble de ses caractéristiques plastiques. Je passe ainsi le plus clair de mon temps à explorer les plis et les replis de l’univers visuel contenu dans un modèle choisi et je renouvelle régulièrement cette expérience. Visualisation, c’est pour moi le maître mot de cette phase d’appropriation des caractéristiques plastiques du modèle. Les modes d’apparition du modèle m’ouvre ainsi une fenêtre sur son mode d’être. Viens le moment où le sentiment d’un lien opère avec cette improbable entité appelée « modèle ». Puis ce sentiment se mue progressivement en la certitude d’une connaissance : un contact intérieur, clair et précis, s’établit avec cette entité. Le travail de visualisation s’achève ici. Dès lors l’enjeu sera de parvenir à faire partager l’expérience de ce contact par le moyen d’un film ou d’une installation.


DANS L’IMAGE


Pour avoir accès à une compréhension intuitive, une saisie immédiate du modèle, il est primordial de développer certaines conditions de réceptivité de l’œuvre, en particulier cette impression pour le spectateur d’être placé au cœur même des images. Dans les installations numériques j’y parviens par la projection sur de vastes volumes, et dans les Cosmogonies par le calcul des séquences sur deux plans légèrement décalés : une double projection synchronisée avec des filtres polarisants sur un écran métallique me permet de restituer aisément la profondeur des images. Dans les deux cas, la réalité matérielle de l'écran s'estompe pour laisser place à des espaces frémissant d'une vie nouvelle et profonde. La technique s'envisage ici comme le chemin le plus sûr pour transporter l'homme du monde des sens vers le monde de l'esprit.


ESPACE MENTAL


C’est une constante : je cherche par tous les moyens à investir l’espace, à sortir du cadre étroit qu’impose l’écran d’un ordinateur comme l’écran d’une salle de cinéma. Ce désir a pour origine la puissance et la vitalité ressenties au contact des modèles que je visualise. Cette puissance et cette vitalité ne peuvent à mon sens s’exprimer pleinement que dans une façon profondément renouvelée d’aborder l’espace. De manière générale, je considère que le travail de programmation engendre naturellement un nouveau sens et de nouveaux rapports à la temporalité de l’œuvre comme à l’espace dans lequel l’œuvre se déploie. Les algorithmes qui structurent le travail de programmation sont dans un espace que l’on pourrait presque qualifier de « mental » et sur un plan matériel cet espace mental déborde amplement tous les cadres physiques possibles et imaginables. Ainsi les images créées grâce aux lignes de code d’un programme ne s’inscrivent pas obligatoirement dans un cadre rectangulaire, que ce cadre soit celui d’un écran plasma ou la surface entière d’un immeuble sur lequel un vidéo projecteur envoie ses feux. En plus des questions autour de l’interactivité, c’est également l’espace dans lequel les images se donnent à voir qu’il s’agit de repenser et d’ouvrir.


BRISER LE CADRE


Ma culture artistique comme ma pratique sont issues du cinéma expérimental. Il se trouve que les artistes et théoriciens de ce domaine ont mené un travail conséquent visant à « briser le cadre habituel de la projection cinématographique ». Les expériences menées se retrouvent sous la bannière du très joliment nommé «cinéma élargi» (« Expended Cinema » pour les anglo-saxons). Avec les recherches sur l’abstraction, c’est l’autre champ de réflexion et de pratique qui inspirent la conduite de mon travail. Ainsi, la dimension spatiale qui existe potentiellement dans les modèles que j’élabore m’a incité à ouvrir et à développer ma pratique selon trois directions distinctes et complémentaires. Tout d’abord les Cosmogonies, films de compositions abstraites réalisés grâce aux techniques du relief, qui plongent le corps des spectateurs dans la matière même des images. Ensuite les installations numériques où images et volumes sont pensés conjointement de façon à créer de véritables sculptures lumineuses et interactives. Et enfin, les films portant sur le corps et la lumière qui décrivent une rencontre entre le faisceau de la projection et les corps des danseurs transformés dans ces expériences en réceptacles pour images.


ART DE LA PROGRAMMATION


L’ordinateur est un médium de création sans précédent pour les artistes conscients des enjeux esthétiques propres à la programmation. S’interroger sur la nature des images que peut produire un ordinateur implique de mettre en question la nature du programme qui génère ces images. En ayant accès aux opérations logiques et mathématiques (les algorithmes) qui structurent chacune des lignes du programme créé, il devient possible de s’approprier son architecture interne, de saisir ce qui en fait vraiment l’originalité. Pour ce qui me concerne, le cœur du travail de création réside dans chaque oeuvre dans l’élaboration d’un modèle mathématique unique et dans la maîtrise des paramètres de transformations relatives aux représentations de ce modèle.


PLASTIQUE DE L’IMMATERIEL


De même qu’il existe des scientifiques sensibles à la beauté des mathématiques comme des lois régissant les phénomènes de la nature, de même il se trouve des artistes cherchant une rigueur scientifique dans leur travail, cherchant à débusquer la vérité de leur art en interrogeant les ressources spécifiques de leur médium. À mon sens, cette spécificité est à rechercher dans les éléments qui structurent les langages de programmation. Au cœur des langages informatiques et qui en constituent réellement la chair, les opérations logiques et les fonctions mathématiques ne sont rien d’autre que notre matière première. De là à penser que ce matériau artistique soit à la fois un moyen et une finalité, il n’y a qu’un pas... Je crois en ce petit nombre d’artistes qui parviendra à exploiter le potentiel esthétique de ce matériau, qui saura ouvrir une fenêtre à nos sens pour que nous puissions percevoir la vitalité de ce qui se meut à l’arrière-plan des images. Je parlerai volontiers pour qualifier cette démarche de l’idée d’une plastique de l’immatériel, au sens d’un art de la sensation qui parvient à créer une jonction entre ce que l’on perçoit et ce qui agit, un art qui parvient à relier le foisonnement des images à ce qui est présent dans l’œuvre et qui, bien que voilé à notre regard, commande l’emprise visuelle.


CORRESPONDANCES


C’est presque une parenthèse, disons une simple retombée de la révolution qu’engendre cet art qui met le nombre à l’honneur. Les travaux sur le potentiel plastique des modèles mathématiques permettent d'envisager avec un angle nouveau la question récurrente dans les arts du mouvement de la synesthésie des images et des sons. Dans cette perspective les images n'auront plus à illustrer les manifestations les plus extérieures et les plus évidentes des sons (intensité, fréquence, timbre, chromatisme, etc.), de même qu'à l'inverse les sons ne chercheront plus à copier les manifestations tout aussi extérieures des images (formes, vitesse, rythme, couleurs, etc.). L'idée est autre : la dimension sonore et la dimension visuelle seront conçues simultanément par une seule et même entité : un archétype, une structure logico-mathématique, une abstraction numérique, ce que l'on appelle aussi et très joliment un modèle, bref une loi supérieure apte à dépasser les spécificités matérielles propres à chaque art et à tendre vers d'authentiques correspondances structurelles. Dans quel espace mental cette fusion de l’image et du son nous mènera-t-elle ?


ART DES NUANCES


Ce qui importe, en tant que créateur comme en tant que spectateur, c’est d’établir un contact, puis d’entrer progressivement dans une phase de résonance avec les aspects du modèle que nos sens perçoivent. A une certaine élévation de l’esprit et des sens, la compréhension et le sentiment se mêlent étroitement, fusionnent et deviennent indissociables l’un de l’autre. La saisie intuitive avec la nature de ce qui agit à l’arrière-plan des formes devient dès lors possible. Jean Epstein, cinéaste et théoricien, a évoqué cet entrelacement de l’émotion et de la raison pour la forme cinématographique et parlait de lyrosophie. Personnellement je n’en doute plus : l’art numérique est l’héritier par excellence de cet art des nuances que les cinéastes des années vingt appelaient de leurs vœux. Medium radicalement neuf, il prolonge des pratiques relevant des arts plastiques, en particulier la peinture abstraite et le cinéma expérimental (Cinéma structurel – Cinéma élargi – Musique visuelle) où le sens des oeuvres est immanent à la sensation.


SENS DE L'ESPACE


D'après Panofsky, chaque civilisation possèderait son propre "sens de l'espace" et l'humanité, au cours des âges, évoluerait vers des représentations de l'espace de plus en plus abstraites. En faisant défiler le cours de l'histoire, on peut voir ainsi la conscience humaine s'enfoncer peu à peu dans les profondeurs de la réalité abstraite.
L'espace des grecs était "tactile et musculaire". L'espace des médiévaux était plat et sans profondeur, "l'air n'y circulait pas" selon l’expression de Panofsky. L'espace des Renaissants, grande révolution était "optique et visuel". Nous vivons largement encore, nous-même, dans cette vision là de l'espace, conçu comme un lieu abstrait, statique, homogène et transparent.
L'artiste de la Renaissance élaborait son tableau tout entier en une sorte de "fenêtre" par lequel notre regard plongeait dans l'espace. Le tableau était nié dans sa matérialité et ne trouvait sa fonction, son rôle que dans cette notion de fenêtre, de section plane d'une pyramide visuelle.
Essayons d'anticiper : l'espace à venir, autre grande révolution, sera une entité vivante, il ne sera plus vu "statique" mais frémissant de vie. Ce n'est plus seulement le regard mais le corps tout entier qui plongera dans cet "Espace-Entité". Non plus réceptacle passif, posé une fois pour toute, mais cadre actif, l'Espace-Entité, intimement hybridé aux modèles mathématiques les plus abstraits, deviendra un lieu de vie : il investira notre cerveau, imposera ses lois, ses rythmes et ses mouvements.


LES AU-DELA D'EUCLIDE


Dans la majorité des cas, les logiciels de synthèse d'image utilisent naturellement une notion euclidienne de l'espace. Les transformations applicables aux objets créés se réduisent à des opérations de translations, de rotations ou d'affinités. On peut affirmer non sans ironie qu'avec ces logiciels on réinvente avec beaucoup d'enthousiasme l'essentiel des découvertes de la Renaissance.
Sans l'aide de ces logiciels, et au travers de ses propres efforts de programmation, on se confronte nécessairement à ce lien subtil, à cette relation étroite qui existe entre la sensation d'espace dans lequel on se trouve plongé et la nature des modèles qui génèrent ces espaces. A l'aide de modèles mathématiques, nous sommes en mesure de prolonger les recherches amorcées par les cubistes et les cinéastes d'avant-garde, et de nous mettre plus que jamais en contact avec des structures alternatives de l'espace. Ce nouveau rapport à l'espace mérite d'être médité, il représente l'une des plus fortes originalités caractérisant les images de synthèse et les mondes virtuels à venir.


UN ART DANS LA VILLE


L’architecture d’aujourd’hui multiplie l’usage de matériaux transparents ou semi transparents comme le verre ou le plexiglas, de matériaux flexibles comme certaines toiles ou autres structures composites. La référence aux formes du vivant, règne minéral ou végétal, est présente dans quantité de réalisations contemporaines. Ces grands corps pourraient dors et déjà être innervé par des flux de lumière, de rythmes et de couleurs, à la fois prolongement visuel et véritable synthèse de l’aspect vie de ces réalisations. Il nous revient en tant qu’artistes de penser l’art à l’échelle de la ville, l’art dans ses formes les plus modernes, les plus novatrices, l’art tel qu’il se dessine à l’ère du numérique. Nous devrions pouvoir sortir les installations numériques des musées et des galeries, investir l’espace de nos villes et oser la rencontre directe avec le public qu’il soit composé de connaisseurs ou de simples passants. La ville de demain est déjà à nos pieds. Il ne tient qu’à nous de travailler sur des sites déjà existants ou sur des projets urbains en cours de développement pour penser et réinventer ensemble, artistes, architectes et urbanistes, cette relation nouvelle et potentiellement féconde entre espace urbain et créations numériques.


ABSTRACTION = LANGAGE


Loin d’un travail concret, empirique, basée sur le geste, l’intervention sur pellicule ou le « dreaping painting », le travail sur l’abstraction qui m’attire le plus est inséparable de la notion de langage. Certains artistes ayant foi en une pratique basée sur l’autonomie de la forme et de la couleur ont en effet tenté de définir un vocabulaire formel adéquat et de bâtir une expression sensible à partir de la maîtrise d’un tel langage. Je pense en premier lieu aux travaux et aux écrits de peintres théoriciens tel Wassily Kandinsky, Paul Klee, Kasimir Malevitch et Frantisek Kupka. Des premières expériences picturales aux premiers films abstraits réalisés entièrement avec l’ordinateur, le langage évolue, se modifie dans sa nature : on le voit partir d’un vocabulaire de couleurs pures et de formes géométriques qui semblent rudimentaires mais qui sont déjà évocatrices pour muter en un vocabulaire reposant sur des algorithmes et des fonctions mathématiques particulièrement complexes. Pourtant quelque que soit la nature du langage utilisé, la démarche présente dans ces oeuvres reste toujours identique. Il s’agit d’être conscient des ressources du langage que l’on adopte. Puis par le jeu des combinaisons infinies qu’offre ce langage, déployer dans l’espace des compositions maîtrisées de formes et de couleurs. In fine, ouvrir l’esprit à des réalités d’ordre intérieures à partir d’une dimension purement sensible. Cette abstraction-là cherche à réconcilier la terre avec le ciel.


BETON ARME


Les frontières entre les pratiques artistiques sont des murs en béton armé. Les peintres ignorent superbement les travaux réalisés dans le champ du cinéma expérimental. Les cinéastes plasticiens de leur côté n’ont guère d’attrait pour l’art video ou pour l’art numérique et les artistes numériques croient être les premiers depuis longtemps à innover sur le terrain de l’image… L’ignorance de ce qui se fait « à côté » va de pair avec une joyeuse naïveté et pour ma part je ne suis plus sûr de pouvoir encore compter sur les critiques d’art ou sur les commissaires d’exposition pour nous apporter quelques lumières.
Et pourtant combien de thèmes de recherches irriguent avec force ces différents domaines des arts visuels ! Le problème c’est qu’il faut du travail et du temps pour se forger une culture dans tous ces champs, et malheureusement, le travail et le temps ne sont pas des valeurs à la mode.
Nous voulons du nouveau sans tenir compte de ce qui appartient au passé. Du nouveau sans trop d’effort… L’époque n’est pas à la recherche ni à la connaissance. L’époque appartient désormais aux marchands et aux spécialistes en communication. Les politiciens, les scientifiques comme les artistes n’échappent pas à ce mouvement. Ceux qui surnagent, les bons comme les mauvais, sont d’abord d’excellents communicants. Personne ne se soucie de retrouver la trace de leurs idées chez d’autres et à d’autres périodes… Personne n’est vraiment trop critique avec ce qu’ils avancent… Les télévisions du monde entier se régalent de l’existence de ces bons communicants. Elles nous servent tous les jours cette soupe facile à produire (pas d’efforts pour la fabriquer elle est déjà toute faite et emballée) et facile à diffuser…


ETOILES FIXES


Les thèmes de recherche qui me guident dans mon travail sont les suivants :
- Comment un art des modèles parvient-il à renouveler la quête d’un art de l’immatériel.
- Comment envisager les voies nouvelles de l’abstraction à partir d’un langage formel et mathématique qui soit le plus épuré possible.
- Comment envisager l’idée d’une rencontre et d’un dialogue possible entre nous-même et l’image. Entre ce qui fonde notre réalité et ce qui fonde ces images.
- Comment sortir du cadre étroit qu’impose l’écran pour investir l’espace à partir de l’image.
- Comment définir les points de jonction possibles dans la genèse de l’image et dans la genèse du son.
Ces thèmes de recherche sont présents en filigrane dans le champ de la peinture, du cinéma expérimental, de l’art vidéo et de l’art par ordinateur. En tant qu’artiste, je ne me sens pas le droit de faire l’économie d’une culture sur ce qui a été réalisé avant moi sur ce terrain. Et pardon pour cette petite pique : je ne crois pas non plus que ceux qui font l’économie de cette culture aient vraiment grand chose à nous faire découvrir.


PHOTOGENIE DU MATERIAU MATHEMATIQUE


Totalement sous-évalué, le potentiel plastique du matériau mathématique est considérable. Notre œil comme notre cerveau ont à peine commencé à percevoir la photogénie des univers contenus en germe dans l’expression mathématique de certains modèles. Ce que je veux faire partager par mon travail c’est l’expérience unique, à la fois purement sensible et purement contemplative, d’un contact direct avec ces entités abstraites que l’on nomme « modèles ». Il ne s’agit donc pas de voir ces images pour en saisir pleinement la beauté mais au moyen d’un regard particulièrement travaillé d’aiguiser sa sensibilité pour parvenir à ressentir et à comprendre la vie propre et le mode d’être si particulier des modèles qui agissent à l’arrière-plan des formes.


ART DE LA SENSATION


La sensation est au centre de ce travail de création. En tant qu’artiste, c’est par un travail portant sur la création de modèles et sur la sensation qui s’en dégage qu’il m’est possible d’envisager le développement de nouveaux films et de nouvelles installations. Pour les personnes au contact de ces œuvres, c’est encore par la sensation que la conscience de chacun peut s’ouvrir et découvrir ces fragments de beauté inscrits au cœur même de l‘écriture des modèles.


UN ECRIN IMMATERIEL


Je vois le langage mathématique qui définit les formes sur lesquelles je travaille comme une sorte d’écrin immatériel que notre sensibilité doit parvenir à ouvrir pour que la lumière qui y est enclose se libère et délivre son message. J’aimerais idéalement que chacun puisse ressentir dans une œuvre cette part de beauté inscrite au cœur même de ce langage. Ma conviction : notre sensibilité visuelle est potentiellement une voie d’accès à la connaissance de réalités de nature purement abstraite. Le sensible est une voie d’accès à des réalités d’ordre intelligible. Dans cette perspective, l’art numérique renoue des liens très étroits avec une pensée philosophique fort ancienne et prolonge par la sensation ce que l’écrit, au moyen de métaphores et d’allégories, ne pouvait réussir qu’à nous faire imaginer.


TISSAGE


Avec le numérique se joue un tissage sans précédent dans l’histoire des arts entre les phénomènes sensibles et les principes formels sous-jacents. Des passerelles se créent dans un matériau neuf et font se joindre deux rives qui nous paraissaient à des années-lumière l’une de l’autre : celle du monde sensible et celle du monde intelligible. Cette aventure esthétique n’en ait encore qu’à ses débuts et nous voilà déjà une poignée à nous imaginer les disciples de cette nouvelle religion. Epoque de grands enthousiasmes, de paroles d’or et de conversions en masse…
« Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer - les premiers! - Noël sur la terre! » Arthur Rimbaud, 1873.


ECRIRE ET PARLER


Mettre en mouvement une vision personnelle par l’écrit, par la parole et par la création d’oeuvres. Tout importe. La création est bien sûr au centre du travail de l’artiste mais qu’est ce qu’une création authentique sans une pensée qui lui donne sa colonne vertébrale et sans une parole qui lui apporte son souffle ?
Au final, il reste l’œuvre et idéalement l’œuvre se suffit à elle-même. Mais la parole et l’écrit auront été des leviers indispensables pour parvenir à une certaine élévation de l’esprit où faculté d’imagination et vision se côtoient et se fécondent mutuellement. Il faut donc porter une attention particulière à nos paroles comme à nos écrits. Cette attention aux choses porte en elle les germes des créations à venir. La création authentique est toujours le fruit d’une méditation. La parole et les écrits de l’artiste sont les aspects visibles de cette méditation.


MYRIADE


L’infini se manifeste graphiquement par deux courbes résolument contraire. L’une ralentit son rythme à mesure qu’elle progresse (logarithme) quand l’autre décolle vers le bleu à une allure vertigineuse (exponentiel). Ces deux infinis s’alignent sur un axe vertical et traversent mon corps de la tête aux pieds. Puis deux petites vagues (cosinus et sinus) sorties d’un cercle d’or viennent toucher mon cœur. Mes bras s’écartent et embrassent l’horizon. De cette croix, je vois naître et s’épanouir une multitude de mondes.


TRIANGLE DE FEU


De ma démarche émergent trois feux distincts qui acquièrent progressivement vie et mouvement. Je nomme ces trois feux : théorie, pratique, extériorisation. L’extériorisation est le prolongement naturel du travail de création. C’est au moment où les œuvres sont montrées qu’elles prennent leur premier souffle et leur existence. En retour, la fréquence des expositions, l’incarnation d’une œuvre dans un espace particulier, la présence et le retour du public comme celui de la critique, bref tous les aspects qui recouvrent habituellement la présentation au public du travail se transforment très vite en un catalyseur extraordinaire pour l’inspiration créatrice. Cela dope l’imagination et influence la production des œuvres à venir. Voici déjà définit un de nos deux cercles vertueux.
Je n’ai commencé à écrire sur mon travail que lorsque ma production était suffisante, que lorsque ma pratique commençait à faire sens. Nécessité alors de définir les différents aspects du travail en cours comme de définir les horizons que ce travail semblait en mesure d’ouvrir. C’est donc bien la pratique qui oriente mon travail d’écriture. En retour, le panorama intellectuel qui s’ouvre devant mes yeux me donne toujours le désir de redescendre dans la vallée avec des dizaines de projets nouveaux…
C’est mon autre cercle de lumière.


ART VERSUS ECONOMIE


Aussi juste et lointaine que soit une vision artistique, aussi invisible et incompréhensible demeure-t-elle si l’artiste ne parvient pas à l’imposer sur le terrain de l’économie de ce monde. Terrible travail que celui-là et c’est sans doute là où beaucoup d’artistes s’arrêtent. Le couple de contraire (fascination ou répulsion) qu’inspire habituellement tout ce qui se rattache à l’argent est bien connu et les rapports ambigus que l’art et l’argent entretiennent méritent réellement toute notre attention. Ce qui est pauvre spirituellement c’est d’asservir l’entreprise artistique à un simple désir de réussite matérielle, mais ce qui est encore plus contraire à l’esprit c’est de croire qu’un idéal artistique n’a rien à faire avec les affaires de ce monde. Comme si la pratique artistique pouvait se trouver corrompue par des préoccupations d’ordre matériel. Il faut parvenir à dépasser ces postures anciennes - aussi bien mystiques que stériles - et se persuader au contraire que rien n’est mauvais en ce monde qui nous invite à faire rouler notre vision dans la matière, à la transformer en une source puissante et inspirante pour chacun. En tant qu’artiste, il importe aussi de se réconcilier avec la réalité et l’économie de son temps.


D’UNE RIVE A L’AUTRE


Un fil d’or court dans l’histoire des arts plastiques et s’enroule en spirale de médium en médium. Les recherches des cinéastes expérimentaux visant à ouvrir les possibles du 7ème art se situent historiquement et formellement entre celles des peintres du début du 20ème siècle et celles plus actuelles des artistes numériques. Les liens de parenté qui existent entre ces pratiques sont nombreux. Il importe de les nommer afin d’ouvrir des voies à destination des plasticiens qui explorent aujourd’hui les langages de programmation informatiques.


C-L-E-S


Toute volonté de dépassement en art contraint le créateur à porter un regard neuf sur son domaine de prédilection. Voir ce domaine non plus comme un champ clos et statique mais davantage comme une plaque tectonique étroitement associée aux autres plaques qui l’entoure. Au regard de ces mouvements constants, les frontières que l’on croyait connaître semblent d’un coup bien artificielles… Evoquons les frontières entre les arts, comme celle entre l’art et son plus grand rival sur le terrain de la connaissance : la science. L’aspiration religieuse et le désir de transformation du monde par la politique ne sont pas non plus bien loin …Il nous faut donc tout dissoudre pour pouvoir tout refonder.
Le point de départ de mon entreprise est marqué par la découverte d’un matériau mathématique d’une pureté et d’une fécondité plastique sans précédent. L’ayant trouvé, je me considère depuis comme un explorateur et comme un géographe de mondes en cours de création.
Quel est ce matériau rêvé, ce matériau à nul autre pareil dans lequel je fonde tous mes espoirs ? Rien de plus et rien de moins que quelques courbes… Des courbes à l’allure majestueuse, des courbes que chaque civilisation redécouvre au cours de son histoire, des courbes aériennes et proprement éternelles…Les passants toutes à l’épreuve du feu, j’en ai retenu quatre, associées entre elles deux à deux. C’est mon carré noir sur fond blanc. Mon bleu, mon or et mon rose. Mon visible qui est d’abord un invisible : COSINUS – LOGARITHME – EXPONENTIEL – SINUS.
Ainsi se nomment les quatre courbes dans une langue mathématique. Vous êtes en quête d’immatériel ? Je vous invite à les brûler.


A-G-T-C


Afin de créer des formes d’une beauté et d’une complexité sans limites, le vivant a retenu la combinaison féconde de quatre bases deux à deux associés. La recherche scientifique les nomme A-G-T-C : ADENINE – GUANINE – THYMINE – CYTOSINE.
Le vivant, et toute la diversité de formes du vivant, se ramène essentiellement à la combinaison de ces quatre bases. Notre culture a admis et reconnu cette vérité scientifique. Nous sommes tous coutumiers du fait sans percevoir la part profonde de mystère qui gît dans cette découverte : la plus grande diversité possible de formes se trouve contenue dans la combinaison d’éléments d’une remarquable simplicité.
L’entreprise artistique que je poursuis a pour origine un matériau mathématique au moins égal dans sa pureté, son pouvoir de combinaison et de régénération sans fin à ces quatre bases du vivant.


MEDIATEUR


Dans l’expérience artistique, nos sens peuvent devenir une voie d’accès à l’esprit. En retour et même s’il est bref, le contact avec la vie spirituelle nous pousse à transformer le quotidien de notre existence et nous mène irrésistiblement à vouloir transformer la surface extérieure de ce monde. Matière et énergie. Apparence de ce monde et vie intérieure. L’artiste est le médiateur idéal, l’élément de jonction de notre humanité vers une autre humanité. Il est l’homme vrai. Profondément solitaire et petite portion d’humanité, d’une existence souvent très simple ses rêves et ses ambitions ne connaissent aucune limites. Il rassemble en lui-même toutes les contradictions et toutes les aspirations qui nous définissent tous si bien… Il est par excellence le représentant du genre humain.


MATERIEL ET IMMATERIEL


On me presse, on me demande de résumer ma démarche en peu de mots. Je m’exécute.
Je défends l’idée que nous vivons à chaque instant de nos existences dans un mélange, une interpénétration de réalités d’ordre matériel et de réalités d’ordre immatériel. Nous n’en sommes pas nécessairement conscients pourtant ce mélange est permanent et constitutif de nos personnes. Mon entreprise artistique consiste à créer des passerelles pour nous amener en conscience à naviguer d’une rive à l’autre.
Quand le regard est particulièrement aiguisé, l’interpénétration du matériel et de l’immatériel c’est l’expérience que nous livre tous les jours nos propres corps. C’est par essence ce qui caractérise les travaux de programmation informatique basés sur un langage logique et mathématique et c’est à l’évidence ce que sont tous mes travaux et par degrés : les photographies, les films et les installations numériques.
C’est le point de départ de ma pratique. Le constat que ce monde s’envisage d’abord comme une interpénétration du visible et de l’invisible, du matériel et de l’immatériel, du sensible et de l’intelligible. Par la médiation du travail artistique, il est possible de mettre en mouvement ces couples de contraire. Ils tournent et tournent sans cesse, s’élèvent en spirales et nous invite à nous hisser vers le meilleur de nous-même. La jonction du matériel et de l’immatériel c’est l’horizon de ma pratique et c’est notre avenir à tous.


AYONS LA FOI


Vus d’en haut que sommes-nous ? Nous nous ressemblons tous tellement. Même nos activités ne sauraient nous distinguer. Encore moins les traits de nos visages ou ce que nous croyons être les particularités de nos caractères. Nous sommes décidément bien nombreux à nous croire si singuliers… Mais au final pour dire quoi ? Et pour changer quoi ? La question pour moi est toujours de savoir où se trouve la vraie et l’authentique singularité artistique aujourd’hui. Celle qui tranche et celle qui brûle. Celle qui ne laisse personne indifférent. Celle que l’on rejette avec force ou que l’on prend avec soi pour longtemps. Peu d’hommes ou de femmes se compromettent dans un engagement total et entier en faveur de l’art, je veux dire en faveur d’un renouveau possible de l’art et de ce qui fait son sens et sa mission. Ces termes même de « renouveau » et de « mission» seront sans doute de trop pour beaucoup. Notre époque n’est pas une époque militante et tous ceux qui ont authentiquement la foi sont d’emblée des personnes suspectes aux yeux du monde. A ce petit nombre nous appartenons. A ce petit nombre s’adressent ces fragments.



FILIATION
AU COMMENCEMENT
MORPHOGENESE
UNITE MATERIELLE
UNITE SPIRITUELLE
VISUALISATION
DANS L'IMAGE
ESPACE MENTAL
BRISER LE CADRE
ART DE LA PROGRAMMATION
PLASTIQUE DE L'IMMATERIEL
CORRESPONDANCES
ART DES NUANCES
SENS DE L'ESPACE
LES AU-DELA D'EUCLIDE
UN ART DANS LA VILLE
ABSTRACTION = LANGAGE
BETON ARME
ETOILES FIXES
PHOTOGENIE DU MATERIAU MATHEMATIQUE
ART DE LA SENSATION
UN ECRIN IMMATERIEL
TISSAGE
ECRIRE ET PARLER
MYRIADE
TRIANGLE DE FEU
ART VERSUS ECONOMIE
D'UNE RIVE A L'AUTRE
C-L-E-S
A-G-T-C
MEDIATEUR
MATERIEL ET IMMATERIEL
AYONS LA FOI
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